Comment je suis devenu développeur web nomade
Les "Digital Nomads" semblent être de plus en plus présents ces dernières années. Mais qu'est-ce qu'un digital nomad ?
Dans ce 4ème épisode, je suis avec Vincent Agnano pour parler de son parcours, et en particulier comment il gère sa vie de "développeur web nomade".
Dans cet épisode, nous avons parlé de la peur de changer ses habitudes, de sortir de sa zone de confort, de la solitude lors des voyages, mais aussi des attaches matérielles que l'on peut parfois avoir. Vincent nous a aussi expliqué comment cette expérience de nomade est venue challenger son mode de vie.
Bonne écoute !
Interview réalisée par @nivdul
Transcription de l'épisode
Ludwine Probst : Bonjour à tous et à toutes et bienvenue. Vous écoutez les podcasts Human Coders. Dans chaque épisode, j'invite un ou une développeuse pour parler de techno, de pratiques de développement, ou tout simplement de sujets en lien avec l'informatique. Au programme également, des parcours de devs qui, j'espère, vous inspireront. Si je vous dis "Digital Nomad", vous pensez cocotiers, les pieds dans l'eau ? C'est un mouvement qui, j'ai l'impression, prend de plus en plus d'ampleur ces dernières années. Ça tombe bien car je suis aujourd'hui avec Vincent Agnano pour en parler. Dans cet épisode, il nous explique ce qui l'a mené un jour à prendre son sac et son ordi pour partir explorer d'autres pays tout en restant salarié de sa boîte. On a aussi parlé de tout ce que cette expérience lui a apporté d'un point de vue personnel et comment elle est venue challenger son mode de vie. Bonjour Vincent.
Vincent Agnano : Bonjour Ludwine.
Ludwine Probst : Ma première question est assez simple : est-ce que tu pourrais te présenter en quelques lignes ?
Vincent Agnano : Je suis développeur web depuis 2004. J'ai commencé comme indépendant pendant environ huit ans, puis je suis devenu salarié il y a six ans. Depuis cinq bonnes années maintenant, je suis travailleur itinérant. Je voyage avec mon ordinateur et mon sac à dos.
Le déclic vers le nomadisme
Ludwine Probst : Qu'est-ce qui t'a poussé à changer ton mode de vie ?
Vincent Agnano : Pas mal de choses. J'habitais à Montpellier depuis cinq ans. C'est une ville idyllique, mais pour moi, c'était déjà une prouesse de rester sédentaire aussi longtemps au même endroit. Avant d'être développeur, je travaillais dans le tourisme et j'avais l'habitude de beaucoup voyager. Je me suis aperçu que cela me manquait. Ma vie à Montpellier était extrêmement agréable et confortable, peut-être trop, ce qui créait une certaine routine désagréable.
En suivant des cours de coaching, on m'a posé une question : "Qu'est-ce qui s'est passé ces dix dernières années qui a été une source de profonde satisfaction pour vous ?" J'ai réalisé que c'était mon séjour au Moyen-Orient. Mais c'était il y a onze ans, donc je ne pouvais même pas l'inscrire sur ma liste. Ma liste était vide. La question suivante était : "Que va-t-il se passer ces dix prochaines années qui vous apportera une pleine satisfaction ?" J'ai compris que j'étais sur l'autoroute du confort et que si je ne changeais pas les choses, elles ne changeraient pas pour moi.
Ludwine Probst : Comment ça s'est passé concrètement pour te lancer ? Tu parlais de freins, les as-tu levés vite ?
Vincent Agnano : Ça ne s'est pas fait très vite. C'était une frustration accumulée. J'avais des attaches : mon appartement, quelques possessions auxquelles on tient, mes collègues et la boîte qu'on était en train de lancer. Je pensais qu'il était impossible de tout faire à distance à six heures d'avion du bureau. En réalité, c'étaient des freins imaginaires. Quitter un appartement, c'est facile. S'organiser avec ses collègues pour le travail à distance, c'est possible aussi. Il suffit de réorganiser les pièces du puzzle.
Ludwine Probst : Tu as donc gardé le même job ?
Vincent Agnano : Oui, j'ai gardé le même job. J'ai simplement quitté l'appartement, la voiture et les biens matériels. Je n'ai pas négocié, j'en ai simplement parlé ouvertement aux autres. Ce n'était pas une négociation où chacun tire sur la corde, mais plutôt l'expression d'un souhait et d'une expérience. À l'époque, on ne connaissait pas le terme "Digital Nomad". Airbnb commençait à peine à se lancer, le Couchsurfing existait aussi. C'était un mélange de différentes notions.
Les premières expériences de voyage
Ludwine Probst : Cette idée ne t'a pas semblé un peu folle ?
Vincent Agnano : Pas tant que ça. J'étais allé rendre visite à ma sœur en Colombie et un de nos clients, Mozilla, se trouvait en Californie. Je me retrouvais presque sur la même zone horaire, ce qui facilitait les échanges. J'ai vu que c'était faisable et j'ai eu envie de répéter l'expérience. C'était plus décalé au niveau du mode de vie que du travail.
Ludwine Probst : Tu es parti avec quoi ? Avais-tu des dates en tête ?
Vincent Agnano : Je n'avais pas de dates précises. J'avais beaucoup de peurs. J'y suis allé progressivement. J'ai d'abord testé Airbnb lors d'un week-end prolongé à Palerme. Comme ça s'est bien passé, je suis parti deux semaines et demie à Rome. Pendant ce temps, j'avais toujours mon appartement à Montpellier que je mettais en location sur Airbnb pour financer mes voyages, car la boîte démarrait et j'étais au SMIC. Ça a duré neuf mois. Au bout d'un moment, j'en ai eu marre des allers-retours. Quand je rentrais à Montpellier, je n'étais plus stimulé. Un collègue cherchait un appartement, je lui ai proposé le mien. Il était disponible la semaine suivante. En une semaine, j'ai dû me débarrasser de tout. J'ai rendu les clés à l'agence et je suis parti pour Rome avec mon sac à dos et un billet aller simple.
L'équilibre entre travail et exploration
Ludwine Probst : Tu as fait ça pendant 5 ans. Il n'est pas toujours facile d'équilibrer les moments de travail et les moments où l'on profite du pays. Comment as-tu trouvé ton équilibre ?
Vincent Agnano : Il faut d'abord définir ce qu'est être "Digital Nomad". Est-ce un mode de vie, est-ce télétravailler d'un endroit ou partir sans possessions ? Si on part une semaine quelque part en essayant de travailler, c'est difficile car on veut visiter. Ma perspective est différente : je ne suis pas en voyage quand je pars, je suis "chez moi" là-bas. Je ne suis pas là pour faire du tourisme, mais pour vivre mon quotidien et travailler. Je profite des pauses déjeuner, des fins de journée et des week-ends, comme tout le monde. Je deviens un local.
Ludwine Probst : Est-ce que tu t'imposes de rester un certain temps dans chaque pays pour éviter la fatigue ?
Vincent Agnano : Mes voyages durent entre trois jours et trois semaines. Je pense que ce n'est pas le bon rythme. Je m'aperçois qu'en restant un mois au même endroit, une routine agréable et saine s'installe. Deux ou trois mois seraient sans doute encore mieux, mais je ne l'ai pas encore expérimenté. Faire du "trois jours à trois semaines" en permanence est épuisant.
Ludwine Probst : C'est vrai que rester un mois permet d'avoir ses petites habitudes, son café préféré. On se sent vraiment chez soi.
Vincent Agnano : Exactement, et cela favorise aussi les interactions humaines.
Gérer la solitude et faire des rencontres
Ludwine Probst : Justement, sur les interactions humaines, il peut être difficile de nouer des relations quand on bouge beaucoup. Comment as-tu géré la solitude ?
Vincent Agnano : C'est un point difficile. Ma première stratégie a été de l'accepter. Il y a des moments de tristesse et d'angoisse qui durent quelques jours. Mais c'est aussi rassurant car cela questionne nos fonctionnements personnels. En ville, on a toujours des gens pour combler les vides. Là, on est face à soi-même. Généralement, au bout de deux à quatre jours, des choses se remettent en place naturellement. Un sourire dans la rue ou une nouvelle interaction redonne du sens.
Pour créer des rencontres, je ne prends pas de logements seul quand je manque d'interactions. Je vais en auberge de jeunesse pour une nuit ou deux, ou je prends des chambres chez l'habitant. C'est une forme de colocation qui permet d'interagir. J'utilise aussi des sites comme Meetup pour aller à des talks, comme les Human Talks.
Ludwine Probst : Oui, il y a énormément de communautés sur Meetup. J'ai rencontré des développeurs au Népal ou participé à un startup week-end au Cambodge grâce à ça. En Asie, ils utilisent aussi beaucoup Facebook.
Vincent Agnano : Tout à fait.
Ce que le nomadisme apporte
Ludwine Probst : Qu'est-ce que tu retires de cette expérience sur le plan personnel ?
Vincent Agnano : Beaucoup de choses. Notamment une ouverture sur les perspectives de vie et la suppression de nombreuses peurs, comme celle de se retrouver sans domicile fixe. On se rend compte que le confort quotidien qu'on estime indispensable ne l'est pas forcément. On se bride énormément dans nos pensées et nos possibilités.
En tant que développeurs, nous avons la chance d'avoir un métier qu'on peut exercer avec un ordinateur et internet. Nous avons une responsabilité car nous sommes un peu avant-gardistes. Nous sommes plus demandés que nous ne cherchons de travail, nous sommes plutôt bien payés et nous pouvons choisir notre confort. On challenge la notion de labeur.
Critique du terme "Digital Nomad"
Vincent Agnano : Je voudrais aussi parler du terme "Digital Nomad". C'est un terme très anglophone qui embarque beaucoup de rêves et d'illusions, mais qui peut être assez "sale" derrière. Quand on tape "Digital Nomad" sur un moteur de recherche, on voit des gens à la plage ou dans les bois. Le cliché du développeur qui gagne 4 000 ou 10 000 dollars par mois et vit dans des hôtels 5 étoiles. Ce luxe est polluant pour l'environnement et pour les économies locales par le pouvoir d'achat excessif qu'on apporte. Créer une communauté "Digital Nomad" comme un mouvement à suivre me semble peu sain car c'est normalement une recherche individuelle.
Ludwine Probst : Un peu comme un truc à la mode.
Vincent Agnano : Oui, avec ses règles. Je préfère le terme "travailleur itinérant" ou "en recherche de mode de vie". Je ne travaille pas à la plage, on ne voit rien sur l'écran et il faut préserver sa batterie. Je travaille depuis ma chambre Airbnb ou des cafés. Le terme "Digital Nomad" m'est un peu étranger car il véhicule ces travers. J'ai beaucoup aimé un article intitulé "Digital Nomad Bullshit" qui expliquait pourquoi ce cliché ne fonctionne pas.
Aspects logistiques et techniques
Ludwine Probst : Il y a aussi la contrainte d'internet en voyage.
Vincent Agnano : Oui, il faut garantir un minimum. Je vérifie bien les avis Airbnb sur la connexion avant de réserver. Avec un forfait français, on a souvent beaucoup de data incluse en Europe, au Canada ou aux USA. Pour les séjours longs, je prends une carte SIM locale. Si internet est trop lent, je cherche un espace de coworking ou un café calme. On avait monté "NeoNomade" pour aider les gens à trouver des endroits où bosser.
Ludwine Probst : Tu disais que cette année tu as un peu ralenti le rythme.
Vincent Agnano : Oui, je reste beaucoup plus en France, parfois un mois ou deux d'affilée. Je repars bientôt aux USA et au Canada pour rencontrer des utilisateurs, mais le rythme n'est plus le même. Le voyage, même si c'est stimulant, est stressant pour le corps (aéroports, air sec des avions, changement constant d'environnement). J'essaie de me ménager.
Ludwine Probst : Comment te projettes-tu dans les cinq prochaines années ?
Vincent Agnano : Toujours un peu de voyage, mais j'aimerais bien avoir un petit terrain pour faire pousser des trucs, avec un logement léger et éphémère qui servirait de base.
Conseils pour se lancer
Ludwine Probst : As-tu des conseils pour ceux qui voudraient se lancer comme travailleurs itinérants ?
Vincent Agnano : Il faut trouver son propre rythme, en accord avec ses clients ou son employeur. N'attendez pas d'en rêver, osez le faire, même pour des week-ends prolongés. C'est très positif pour les relations sociales aussi. Au lieu d'être dans une routine avec ses amis, on prend vraiment le temps de les voir quand on se déplace. On se crée des opportunités.
Un conseil qui sauve la vie : avoir deux cartes bancaires. Une Visa et une Mastercard, une de crédit et une de débit, de deux banques différentes, stockées dans deux sacs différents. Je recommande aussi d'avoir une carte de gamme supérieure (Gold, Platinum ou Black) pour les assurances incluses (location de voiture, annulation de voyage, retard de train ou d'avion). Ça couvre énormément de frais quand on voyage beaucoup.
Ludwine Probst : On va finir sur ces recommandations bancaires. Merci encore à Vincent pour son témoignage et sa vision du mouvement. J'espère que cet épisode vous a plu. N'hésitez pas à venir en discuter sur notre blog, blog.humancoders.com, et à nous suivre sur les réseaux sociaux Twitter et LinkedIn. Je vous dis à très bientôt dans un nouvel épisode.
Informations sur l'épisode
- Date de publication
- Saison
- 1
- Épisode
- 4
- Durée
- 31:33
- Série
- Human Coders Podcast
Pour aller plus loin
Consultez l'article sur notre blog pour approfondir le sujet.