Quand un grand groupe décide de laisser du temps libre à ses salarié·e·s...

Saison 1 • Épisode 6 23:45

Dans ce nouvel épisode, je retrouve Pierre-Yves Lapersonne pour parler de temps libre ! 

Au sein de son entreprise actuelle, Pierre-Yves peut consacrer une partie de son temps de travail à divers projets en lien avec le code. Avec plusieurs collègues, il a notamment pris part à l'initiative #superCodeurs.

Avec Pierre-Yves, nous avons échangé sur l'importance et les impacts d'un tel temps libre que ce soit à titre personnel, mais aussi au sein de son entreprise.

Et vous, avez-vous du temps libre alloué par votre entreprise chaque semaine ou mois ? Si oui, comment utilisez-vous ce temps ? Contribution à de l'open-source, des projets en interne ? De l'auto-formation ? 

Pour aller plus loin

Enfin, retrouvez Pierre-Yves sur son site perso et blog et sur Twitter.


Retrouvez toutes ressources du podcast sur notre blog.

Transcription de l'épisode

Voici le transcript de l'épisode du Human Coders Podcast avec Pierre-Yves Lapersonne.


Introduction : Le temps libre en entreprise

Ludwine : Je retrouve aujourd'hui Pierre-Yves Lapersonne, qui est développeur, et on va parler de temps libre. Alors, on ne va pas parler du temps libre personnel, mais bien de temps libre sur le temps de travail, autrement dit du temps accordé par des entreprises à leurs salariés. Difficile de savoir si cette démarche est aujourd'hui très fréquente dans les boîtes françaises, mais elle a le mérite d'exister dans certaines. Justement, Pierre-Yves va nous raconter comment il a exploité ce temps libre et ce que ça lui a apporté d'un point de vue personnel et en tant que dev. Très bonne écoute ! Bonjour Pierre-Yves.

Pierre-Yves : Bonjour Ludwine.

Ludwine : Merci d'être aujourd'hui avec moi. Pour commencer, est-ce que tu pourrais te présenter s'il te plaît ?

Pierre-Yves : Je m'appelle Pierre-Yves Lapersonne et je suis développeur iOS et Android chez Orange, dans la région de Toulouse.

Ludwine : Quand on s'est parlé en off, on a parlé de créativité chez les développeurs et notamment de l'intérêt qu'il pouvait y avoir à avoir du temps libre sur son lieu de travail. Comment as-tu découvert ce principe ? Est-ce que c'était quelque chose d'important pour toi quand tu as cherché ton travail ?

Pierre-Yves : J'ai découvert ce principe dans l'entreprise où j'ai fait ma formation et qui m'a recruté par la suite. Je voyais des collègues qui parfois faisaient des choses qui sortaient du quotidien, ou alors qui s'absentaient, par exemple une journée ou une demi-journée, pour faire des trucs qui avaient l'air cool. Je leur demandais ce qu'ils faisaient. Ils me disaient : "Là, on va dans un hôpital faire une session découverte du code auprès des enfants hospitalisés", ou encore "Il y a tel projet qui a besoin d'un coup de main pour monter un fablab interne au boulot". À chaque fois que je discutais avec eux, je me disais que c'était génial parce que, de manière très ponctuelle et discrète dans le temps, des collègues faisaient des choses qui sortaient de l'ordinaire et ils avaient l'air vraiment contents de ça. À force de discuter avec eux, j'ai eu envie de les rejoindre. C'est comme ça que j'ai trouvé tout l'intérêt d'avoir ces petites bouffées d'air qui changent du quotidien.

La culture du temps libre chez Orange

Ludwine : Ça veut dire qu'aujourd'hui c'est totalement inscrit dans la culture de l'entreprise ? Comment ça marche ? Chaque employé a, par exemple, un jour par mois ?

Pierre-Yves : Là, en l'occurrence, je travaille chez Orange, qui est une très grosse entreprise avec différentes business units et directions, donc je ne peux pas faire de généralités. Je sais toutefois que dans la direction dans laquelle je suis, il y avait une bienveillance managériale qui avait compris l'intérêt que les développeurs et développeuses soient des personnes créatives. Leur laisser un peu de temps libre ne pouvait pas leur faire de mal. Quand tu es dans des sprints super longs ou que tu as la tête sous l'eau à coder, sortir un peu du contexte et voir ailleurs fait vraiment du bien. On a eu une ligne managériale qui a dit : "On se débrouille pour trouver un petit budget à raison de X jours par an pour les personnes qui le souhaitent". Si les gens ne veulent pas, ils ne font rien. S'il y a des personnes qui sont tentées et qui en ont besoin, elles le font. Ce n'est pas non plus la foire, parce qu'il faut montrer derrière ce qu'on en fait. C'est quand même sur notre temps de travail, donc on ne peut pas se permettre de partir à la plage sur ces créneaux-là. C'est un peu comme une forme de contrat : si tu as un besoin ou une idée, tu as des jours, sinon ce n'est pas grave. Sur les premières exploitations qui ont été faites, il y a eu de beaux projets qui sont apparus. Finalement, c'est un modèle qui a fait ses preuves parce qu'il est avant tout basé sur la confiance.

Des initiatives concrètes : #superCodeurs et l’hôpital

Ludwine : Est-ce que tu peux nous donner quelques exemples des projets qui ont été montés grâce à ce temps libre ?

Pierre-Yves : Par exemple, on a des collègues qui se sont dit que le premier problème du numérique, c'est tout ce qui est fracture numérique. Certaines écoles n'ont pas forcément les mêmes moyens que d'autres et ne peuvent pas forcément faire découvrir aux enfants la programmation. À l'initiative de certains collègues, tout un projet a été mis en place pour faire des interventions ponctuelles dans des écoles, notamment dans des établissements scolaires dits défavorisés (profil REP ou REP+). On intervenait pendant une demi-journée avec les enfants pour leur faire découvrir la programmation avec des robots, comme le robot Thymio, ou leur faire découvrir la création d'un petit jeu vidéo avec Scratch.

Ludwine : Et tu parlais au début aussi de l'hôpital ?

Pierre-Yves : C'était aussi des collègues qui avaient vraiment cette volonté de partager. Ils se sont rendu compte que dans un hôpital pas loin de là où j'étais avant, qui fait aussi office de centre de rééducation, il y avait des enfants hospitalisés qui avaient quand même besoin d'avoir une scolarité. On intervenait dans ces classes-là une demi-journée avec eux et on leur proposait différents ateliers. Pour nous, c'est un engagement minime par rapport aux enfants qui subissent des soins, qui ont mal, qui sont hospitalisés. En intervenant, on leur donne une bouffée d'air. C'est génial de voir les enfants s'éclater, ne plus penser aux perfusions ou à leurs soins, et faire des petits jeux qu'ils montrent ensuite aux copains.

L’Open Source au service de l’éducation

Ludwine : Tu m'avais cité en off l'exemple de l'Open Source. Ce temps a pu être utilisé pour monter des projets Open Source ?

Pierre-Yves : Oui. Toujours dans le cadre de la découverte de la programmation avec les enfants, des collègues se sont dit : "C'est dommage parce que les robots ont un certain coût". Les robots Thymio ne sont pas les plus chers, mais si on veut prendre par exemple des Lego Mindstorms (des Legos qu'on monte et qu'on programme), c'est une valise à 400 euros. C'est vraiment très cher. Des collègues se sont dit que c'était l'occasion de créer nous-mêmes un robot qui soit Open Source. Tout le programme du robot est en ligne, ainsi que tous les plans de montage (Open Hardware). Ce robot permet aux enfants de découvrir la programmation de manière vraiment très simple. Plusieurs collègues ont apporté différentes contributions sur les plans, sur le firmware ou sur des applications pour piloter le robot. À force d'essais et de démos, ce projet a maintenant le vent en poupe et fonctionne très bien. On voit ce robot un peu partout sur le site breton où j'étais avant, parce qu'il a un coût de réalisation vraiment très faible.

Un impact humain et professionnel majeur

Ludwine : À titre personnel, qu'est-ce que ça t'apporte d'avoir ce temps libre ?

Pierre-Yves : Ça m'apporte pas mal de choses. Déjà, ça permet de casser un peu la routine et le quotidien. On enchaîne les sprints, les daily meetings, le pair programming... Faire ce genre de choses permet de casser la routine. On se dit : "Tiens, je vais contribuer sur un projet Open Source qui n'a rien à voir avec ce que je fais d'habitude", ou "Tiens, je vais intervenir dans une école avec des collègues qui ne font pas du tout le même métier que moi". C'est rafraîchissant. Ce qui est bien aussi, c'est que ça évite de s'enfermer dans une sorte de bulle. Dans ton travail ou ta vie quotidienne, tu ne t'aperçois pas forcément qu'il y a des enfants hospitalisés qui ont des soucis ou des écoles qui n'ont pas les mêmes moyens. Intervenir auprès d'enfants permet de remettre un peu les pieds sur terre de temps en temps. Tu passes du temps avec des gens, tu fais quelque chose avec eux, ils sont contents, ça leur fait plaisir... c'est le meilleur retour que tu puisses avoir. Si tu fais un atelier avec des jeunes et qu'ils font tous la tête, tu as raté ton truc. Mais si tu vois qu'ils en parlent à leurs parents et que l'école ou l'hôpital recontacte les organisateurs pour refaire ça, là tu te dis que c'est juste génial.

Ludwine : Je me disais, est-ce qu'il n'y a pas aussi le côté "partage" ? Quand on est développeur, on est parfois un peu isolé. On travaille sur des choses plus ou moins abstraites derrière son poste de travail. La majorité des gens ne comprennent pas trop ce qu'on fait. Ça peut donner l'impression que ce qu'on fait ne sert pas forcément à grand-chose ou on ne voit pas toujours l'impact.

Pierre-Yves : Il y a de ça aussi. Pour prendre un exemple, quand je dis à quelqu'un que je travaille chez Orange, le premier réflexe c'est : "Ah bon, tu vends des téléphones ?". On leur explique que c'est une grosse boîte. Toute cette démarche d'intervenir dans des temps d'activité périscolaire ou autre fait aussi partie de la dimension RSE (Responsabilité Sociétale de l'Entreprise) de la boîte. C'est quelque chose dont on entend de plus en plus parler. Une entreprise ancrée dans un territoire a des gens qui ont des compétences et un savoir-faire. Si elle libère un peu ces personnes-là, l'entreprise s'investit un peu dans son secteur et peut apporter de belles choses.

Ludwine : Et au niveau de la dynamique de ton équipe ou de l'entreprise elle-même, quel est l'impact de donner ce temps-là ?

Pierre-Yves : Dans l'équipe où j'étais avant, le fait de faire ça donnait vraiment une bonne dynamique. Même si on ne travaillait pas sur le même projet, on savait qu'on allait préparer un atelier, on y allait ensemble, et ça créait une atmosphère saine. Le fait de voir des collègues dans un autre contexte, c'est assez intéressant et sympa. Ça rend le service attractif, c'est plaisant d'y travailler. Concernant les initiatives auprès des enfants, ça a vraiment bien fonctionné au niveau local. Le groupe s'est dit : "Tiens, on va essayer de refaire quelque chose avec un peu de branding, un peu de logo et de paillettes pour essayer de mettre cette dynamique dans d'autres sites". C'est ça qui est intéressant : c'est l'initiative de quelques personnes à un endroit, qui a marché, avec une bienveillance managériale qui a valorisé le truc. Maintenant, cette idée s'est propagée. Cet été, j'ai dû déménager, j'ai quitté ma Bretagne pour arriver en Occitanie, et j'étais super content de voir que j'ai retrouvé d'autres collègues qui intervenaient aussi dans des écoles.

Ludwine : Est-ce que d'avoir fait ces expériences, ça a changé ton regard sur ton métier ?

Pierre-Yves : C'est une excellente question. D'un point de vue technique, pas spécialement. Mais ça me conforte dans l'idée que si on considère les développeurs comme autre chose que des tâcherons du code ou des personnes qui produisent, si on leur laisse du temps pour prendre des initiatives, il y a moyen de créer de belles histoires. On est développeurs, on est là pour produire et avancer sur des produits, mais le développeur est généralement quelqu'un qui a envie de partager et de faire partie d'une communauté. En fait, c'est bien de croiser les domaines. Ces expériences permettent d'aller dans des endroits ou des secteurs où on n'aurait pas eu l'occasion d'aller. En croisant, ça crée de nouvelles choses et ça enrichit tout le monde. C'est peut-être ça qui manque aujourd'hui.

Ludwine : C'est devenu un critère pour toi ?

Pierre-Yves : Si un jour je suis sur le marché de l'emploi et que je cherche un poste, je vais regarder l'intitulé du poste, les missions, l'aspect pécuniaire, etc. Mais je regarderai aussi si la boîte, on la trouve ailleurs que dans ses platebandes. Par exemple, il y a des entreprises qu'on voit souvent dans les conférences. Ce sont ces boîtes qui ont des développeurs qui s'inscrivent dans des User Groups, qui animent des associations et des communautés. Là tu te dis : "C'est bien parce que ça bouge, c'est dynamique, ça remet de l'humain". Si c'est une entreprise que tu ne vois jamais, sauf dans les forums étudiants pour recruter, peut-être que l'humain n'est plus vraiment là. Ce ne sera pas forcément un critère essentiel, mais si une entreprise fait ça, ça va m'attirer. Entre une entreprise qui le fait et une autre qui ne le fait pas, ça peut être un choix discriminant.

Comment instaurer ce temps libre dans son entreprise ?

Ludwine : Est-ce que tu sais s'il y a beaucoup d'entreprises qui le font ? Je sais que dans certaines entreprises où j'étais, il y avait cette envie, mais c'était plutôt pour de l'auto-formation ou pour monter des projets en interne. Je ne me rends pas compte si c'est une pratique de plus en plus courante.

Pierre-Yves : Je pense que c'est une pratique qui commence à s'installer. On parle de temps libre pour des projets Open Source, de la RSE ou de l'auto-formation, mais ça peut aussi être pour préparer une conférence qu'on va faire dans un DevFest. Le sujet est vaste. En échangeant avec d'autres personnes lors de conférences, on s'aperçoit que certaines entreprises ont compris que c'était gratifiant parce que les personnes étaient contentes d'être là, elles se formaient et s'enrichissaient. L'entreprise peut capitaliser dessus. Par exemple, si je prépare une conférence sur une techno, je prends un peu de temps libre, je travaille dessus, je sors la tête des sprints et je fais une bonne conférence. L'entreprise est satisfaite car elle est représentée, le développeur est satisfait, il se fait connaître... ça commence à avoir le vent en poupe.

Ludwine : Dans la pratique, ce n'est pas forcément facile à mettre en œuvre. Certaines entreprises ne voient pas l'intérêt. Quel discours donnerais-tu à des développeurs qui aimeraient installer ça dans leur boîte ?

Pierre-Yves : J'irais voir la ligne managériale pour en discuter. Potentiellement, ce sont des choses qui sont encore inconnues, donc il faut amorcer le dialogue. Effectivement, il peut y avoir des craintes sur le fait qu'on ne produise pas, qu'on ne soit pas dans l'équipe... Je mettrais en avant le fait que si quelqu'un demande ça, c'est qu'il en a peut-être le besoin ou qu'il a envie d'impulser quelque chose. On peut mettre en avant un paquet d'arguments : l'épanouissement personnel et professionnel (tout est lié), représenter l'entreprise... Quand on intervient dans une école avec le polo de l'entreprise X, c'est de la communication. Ça permet aussi de travailler sur d'autres sujets, de créer de belles histoires. Je dirais d'en parler, d'ouvrir le dialogue avec son management et de dire que même si on ne produit pas directement du code pour un client, il y a un retour sur investissement à la fin : sur le rayonnement de la boîte, sur l'épanouissement, sur la création de nouvelles idées, ou juste pour se sortir la tête de l'eau et enlever un peu de pression.

Ludwine : Ça redonne aussi du sens au travail. On est beaucoup dans la recherche de sens en ce moment. Suivant les produits sur lesquels on travaille dans l'informatique, ce n'est pas toujours "sexy", soyons honnêtes. Avoir des projets à côté un peu plus humains dans le contact, quand on a tout le temps la tête dans le guidon, ça fait du bien.

Pierre-Yves : Parfois, on a un peu déshumanisé les choses. Le fait de sortir totalement du cadre, de travailler avec d'autres personnes avec qui on ne travaille jamais d'habitude, ça remet de l'humain, on retrouve du sens et ça fait du bien.

Ludwine : Pour finir, on peut lancer un appel ! Je serais curieuse de savoir si parmi vous qui écoutez, vous avez aussi du temps libre et comment vous l'utilisez. Quels types de projets avez-vous montés ? Et si jamais vous aimeriez monter ce genre d'initiative au sein de votre boîte, quelles sont les difficultés que vous rencontrez ? Qu'est-ce qui bloque ? Pierre-Yves, tu veux rajouter quelque chose ?

Pierre-Yves : Il faut essayer, il faut demander, il faut tenter. Parfois ça va prendre, parfois ça ne prendra pas, mais un peu de temps libre peut être utilisé pour beaucoup de choses. Ça dépend vraiment de chacun.

Ludwine : Je te remercie.

Pierre-Yves : Merci à toi.

Ludwine : J'espère que cet épisode vous a plu. N'hésitez pas à venir en discuter sur notre blog Human Coders et à nous suivre sur les réseaux sociaux. Je vous dis à très bientôt dans un nouvel épisode !


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Informations sur l'épisode
Date de publication
Saison
1
Épisode
6
Durée
23:45
Série
Human Coders Podcast
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